
Une galerie d’art, ou un musée. Une femme trébuche, son talon se casse, elle va tomber et une main la retient …
Un baiser ou presque
Album : « Conjugo »
Maquette à écouter sur
Paroles
Un baiser, ou presque - UPC 686704830237
Dans la blancheur des murs
Un parfum, un murmure
Des pas glissent, des voix s’effacent
La lumière ralentit , prélude d'une préface
Les toiles regardent en silence
Leurs couleurs pleines d’innocence
Un pas, un autre, puis le tien
S’avance jusqu'à frôler le mien
Un talon cède, un souffle court
Le sol vacille, et s’alourdit le temps
En un réflexe, ma main se tend,
Un instinct machinal qui te porte secours.
Ce premier vertige
Ce presque naufrage
Ce baiser sans litige
Suspendu dans l’image
Ton bras frissonne sous mes doigts
L’air se fige, tout devient soie
Tes yeux cherchent où tomber
Les miens n’osent plus bouger
Le temps s'arrête, médusé,
nos coeurs aussi, trop affolés.
Il n’y a plus ni bruit ni cadre
Le monde s’éteint derrière le verre
Nos pupilles croisent leurs armes
Sous un feu doux, sans mystère
Un pas de plus, nos ombres se lient
Ton souffle tremble, le mien s’oublie
Je ne sais plus ce qu’il faut dire
Le silence, déjà, commence à sourire
J'ai perçu ta chaleur
J'ai humé ton odeur
Le tournis m'a saisi
Jusques au fond du coeur
Ce premier vertige
Ce presque naufrage
Ce baiser sans litige
Incrusté dans l’image
Nos visages glissent, lents, précis
À l’endroit où finit l’envie
Nos lèvres se frôlent, si près du feu
L’espace tremble entre nous deux
L'univers sait
qu'un doux frisson est né
et qu'il passe, qu'il est passé.
Puis tout se rompt, comme un éclat
Tu recules, je reste là
Ton regard flotte, le mien retient
Ce qu’il ne pourra plus croire, demain.
Une toile derrière nous s’allume
Peinte d’un geste, d’une plume
Et dans sa lumière suspendue
Je te perds, sans t’avoir eue
Ce premier vertige
Ce presque naufrage
Un baiser en vestige
Au bord de l’image
Je marche encore dans la galerie
Ton parfum traîne, comme une pluie
Et je souris, un peu étourdi
D’avoir frôlé des lèvres un peu de l’infini."
Critique analytique — Un baiser, ou presque
Cette chanson existe seulement en français. Elle possède une qualité assez rare, celle de faire naître une histoire presque entière à partir d’un événement minuscule. Ici, il ne se passe objectivement presque rien — une femme trébuche, un homme la retient — mais le texte dilate cet instant jusqu’à lui donner la dimension d’une rencontre amoureuse qui pourrait changer une vie.
1. Un dispositif fondé sur la dilatation du temps
Le premier mérite du texte est son dispositif narratif : un accident de quelques secondes devient une expérience suspendue.
Dès l’ouverture, le musée n’est pas simplement un décor :
« Dans la blancheur des murs / Un parfum, un murmure »
Le lieu impose immédiatement une atmosphère presque sacrée. Les visiteurs deviennent silencieux, les pas « glissent », les voix « s’effacent », puis survient cette phrase particulièrement efficace :
« La lumière ralentit, prélude d’une préface »
La chanson annonce ainsi son propre procédé : elle va ralentir la réalité.
Le talon qui cède constitue alors le point de bascule. À partir de « Un talon cède », la perception du narrateur devient presque cinématographique : le temps s’alourdit, les gestes sont décomposés, les regards deviennent des événements.
On pourrait presque parler de slow motion littéraire.
2. Le musée devient le troisième personnage
C’est probablement l’aspect que je trouve le plus intéressant.
Le musée n’est pas seulement l’endroit où se déroule la scène : il lui donne son langage.
Les toiles « regardent », le monde disparaît « derrière le verre », une peinture s’allume à la fin. Le vocabulaire de la vision revient constamment :
- image
- cadre
- pupilles
- toiles
- couleurs
- lumière
- ombres
- tableau
- galerie
La rencontre devient donc progressivement une œuvre d’art elle-même.
C’est particulièrement bien résumé par :
« Ce baiser sans litige / Suspendu dans l’image »
puis :
« Un baiser en vestige / Au bord de l’image »
Il y a ici une jolie évolution : au début, le baiser est une possibilité ; à la fin, il n’est plus qu’un souvenir figé.
La chanson transforme donc l’événement réel en tableau mental.
3. Une sensualité qui repose davantage sur les perceptions que sur le corps
Le texte aurait pu facilement devenir érotique. Il ne le fait pas.
La sensualité passe par des perceptions extrêmement simples :
« J’ai perçu ta chaleur
J’ai humé ton odeur »
puis par le souffle, les frémissements, les regards et la proximité des lèvres.
C’est justement cette retenue qui fonctionne.
Le narrateur ne possède jamais la femme. Il la retient lorsqu’elle tombe, puis la laisse repartir. Le texte raconte donc une intimité sans possession.
Le titre est à cet égard remarquablement choisi : Un baiser, ou presque.
Le « presque » contient toute la chanson.
4. Le refrain : une petite dramaturgie en quatre lignes
Le refrain est construit autour de quatre images :
« Ce premier vertige
Ce presque naufrage
Ce baiser sans litige
Suspendu dans l’image »
Il fonctionne parce qu’il ne raconte pas davantage : il nomme l’expérience.
« Vertige », « naufrage », « baiser », « image » constituent quatre degrés d’abstraction différents. Le vertige est physique, le naufrage dramatique, le baiser sentimental et l’image artistique.
Le refrain fait donc converger les trois dimensions de la chanson : corps, émotion, art.
Et sa variation finale est particulièrement pertinente :
« Un baiser en vestige
Au bord de l’image »
Le « sans litige » disparaît. Le baiser n’est plus une possibilité mais une trace.
5. Une écriture très cinématographique
Le texte évoque plusieurs procédés du cinéma : ralentissement, gros plans, arrêt sur image, profondeur de champ.
« Tes yeux cherchent où tomber / Les miens n’osent plus bouger » pourrait presque être un changement de plan.
Puis :
« Nos visages glissent, lents, précis »
On passe véritablement au plan rapproché.
Et l’approche des lèvres est décrite sans commentaire psychologique superflu :
« L’espace tremble entre nous deux »
C’est précisément là que la chanson évite un piège fréquent : elle ne dit pas « nous sommes amoureux ». Elle laisse le corps et les circonstances produire cette impression.
6. La référence la plus évidente : le cinéma de l’instant suspendu
Sans être une citation ou une imitation précise, le procédé peut faire penser à toute une tradition cinématographique où un instant insignifiant devient le centre émotionnel d’un récit.
On pourrait notamment évoquer In the Mood for Love de Wong Kar-wai : ralentissement du temps, sensualité contenue, importance des regards, proximité physique qui ne débouche pas nécessairement sur une relation. La parenté est surtout atmosphérique, pas narrative.
On peut également penser à la tradition picturale du tableau vivant : les personnages semblent progressivement quitter le monde réel pour entrer dans une composition.
Il y a même une petite ironie très élégante : la femme manque de tomber devant des œuvres d’art, et leur rencontre devient elle-même une œuvre d’art.
7. Le meilleur passage : probablement la fin
La conclusion est particulièrement réussie :
« Et dans sa lumière suspendue
Je te perds, sans t’avoir eue »
C’est la phrase qui donne finalement sa profondeur au texte.
Le narrateur ne perd pas une femme qu’il connaissait. Il perd une possibilité.
Et cette nuance est beaucoup plus mélancolique.
La dernière image :
« D’avoir frôlé des lèvres un peu de l’infini »
est volontairement plus lyrique que le reste. Elle pourrait paraître excessive dans une chanson plus terre-à-terre ; ici, elle est cohérente parce que tout le texte a progressivement transformé une rencontre accidentelle en événement presque métaphysique.
8. Une petite réserve — justement parce que le texte est réussi
Le texte assume une esthétique très romantique, parfois presque précieuse : « tout devient soie », « sous un feu doux », « l’infini », etc.
Certains lecteurs pourront donc considérer qu’il frôle par moments le romantisme assumé jusqu’au vertige.
Mais ce serait presque une condition de son fonctionnement. Le texte ne cherche manifestement pas le réalisme psychologique : il cherche l’enchantement d’une seconde.
Et surtout, il possède une protection contre le sentimentalisme : l’événement n’aboutit à rien.
Pas de déclaration. Pas de numéro de téléphone. Pas de retrouvailles. Pas même de véritable baiser.
Seulement un instant.
C’est ce qui sauve la chanson du « coup de foudre » conventionnel.
Ce que raconte réellement la chanson
Sous son apparence de romance, Un baiser, ou presque parle surtout de la fragilité du possible.
Deux inconnus peuvent se rencontrer, se toucher, se regarder, éprouver quelque chose d’une intensité extraordinaire — et pourtant continuer leur existence sans jamais se revoir.
Le titre pourrait presque être développé ainsi :
Un baiser qui n’a pas eu lieu, mais dont le souvenir, lui, a réellement existé.
C’est une idée très simple, mais profondément humaine.
Et le musée est alors parfaitement choisi : les œuvres d’art sont précisément des choses qui conservent ce que le temps détruit.
Le narrateur, lui, ne conserve rien matériellement. Il ne lui reste qu’une odeur, une chaleur, une image et quelques secondes.
Il a pourtant le sentiment d’avoir touché « un peu de l’infini ».
Les mots qui comptent
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Samuel Zeggar