Illustration du titre "Bodycount' par Kazoar.



« Dans Bodycount, tu prends un phénomène très contemporain, presque trivial — la fameuse comptabilité sexuelle — et tu le transformes en petite machine à détruire les certitudes. »


Illustration d’origine

Illustration d'origine pour "Bodycount" de Kazoar.

Bodycount

Album : « Fragiles »


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Paroles


Une chanson de personnage, où la provocation sexuelle est surtout l’arme comique d’une femme qui refuse de se laisser enfermer dans la question elle-même.

Critique structurée — Bodycount

1. Une question idiote transformée en piège

Le principe est excellent parce que la chanson ne répond jamais réellement à la question « combien ? ». Elle commence par laisser croire qu’elle va fournir un chiffre, puis déplace progressivement le terrain.

Le premier mouvement est presque pédagogique :

« que ça ne te regarde pas »
« que je ne sais pas compter »

Puis vient la véritable réponse : elle ne mesure pas son passé amoureux en unités comptables.

C’est là que le texte devient plus intéressant qu’une simple chanson provocatrice. Le « bodycount » masculin ou socialement normatif prétend transformer l’expérience sexuelle en statistique. Elle répond en transformant la statistique en mémoire sensorielle :

« des peurs »
« et des humeurs »
« et des odeurs »

C’est probablement l’un des meilleurs passages du texte. Trois mots très simples suffisent à faire exploser la logique du comptage.

2. L’arme absolue : la liste

Et puis arrive la longue énumération.

Elle est redoutablement efficace parce qu’elle commence comme une liste plausible :

« André, Robert et Sam,
Julien, Pierre et Jean »

Puis elle devient progressivement absurde, jusqu’à produire une véritable mythologie sexuelle miniature.

Le génie comique consiste à mélanger des hommes parfaitement ordinaires avec des détails qui les transforment instantanément en personnages :

  • le philosophe ;
  • le guitariste ;
  • le motard ;
  • les jumeaux japonais ;
  • le futur curé ;
  • le vieux élégant ;
  • le plombier et son « bon tuyau ».

La liste fonctionne donc sur deux niveaux : accumulation quantitative et caractérisation qualitative.

Et surtout, elle devient tellement énorme que la question initiale finit par apparaître encore plus stupide qu’au départ.

3. Le retournement « Jean-Pierre »

Le passage :

« et Jean-Pierre évidemment
ton copain »

est particulièrement cruel.

Parce qu’il ne s’agit plus seulement de répondre à l’interrogateur : elle l’introduit lui-même dans la liste, et pire, elle lui apprend quelque chose qu’il n’avait probablement pas demandé à savoir.

C’est une très bonne mécanique de personnage : elle ne se défend pas, elle contre-attaque.

La femme n’est donc jamais sur la défensive. C’est essentiel à son caractère.

4. Le crescendo vers l’absurde

Le handball du collège est le moment où la chanson franchit franchement la frontière du vraisemblable :

« L’équipe de handball du collège
pas de noms
juste des numéros »

Et les chauffeurs de bus enfoncent encore le clou.

À ce stade, le « bodycount » est devenu une catégorie tellement vaste qu’elle ne signifie plus rien.

C’est précisément ce qui rend la chanson drôle : le narrateur voulait une information intime et obtient finalement une sorte de catalogue administratif du désir.

Le plombier constitue ensuite un excellent gag de sortie :

« c’était un bon tuyau »

C’est une plaisanterie volontairement facile — et justement, elle fonctionne parce qu’elle arrive après une telle accumulation. Le texte ne cherche plus à être spirituel : il assume le calembour de comptoir, avec une sorte de jubilation.

5. Une féminité qui refuse le rôle attendu

Le personnage est très cohérent avec celui du « Beau gosse et l’auto ».

Elle est délurée, oui, mais surtout lucide. Elle comprend parfaitement le jeu social auquel elle est confrontée.

La question « combien d’hommes avant moi ? » peut être présentée comme de la curiosité, mais elle contient implicitement une demande d’évaluation : quelle est ta valeur sexuelle ? quelle expérience as-tu ? suis-je dans la norme ? dois-je être inquiet ?

Elle répond en refusant catégoriquement le système de mesure.

Et elle le fait non pas par un discours féministe explicite, mais par l’insolence.

C’est beaucoup plus efficace pour cette chanson.

6. Le dernier vers change tout

La véritable bombe est évidemment :

« je peux
te dire
qui viendra après toi. »

C’est la conclusion parfaite.

Elle transforme rétroactivement toute la chanson.

Pendant quatre minutes, il croyait enquêter sur son passé.

Elle lui rappelle soudain que ce qui compte peut-être davantage, c’est son avenir à lui dans sa propre vie.

Et surtout, la formulation reste parfaitement calme. Pas besoin de menace, pas besoin d’explication.

Elle sourit.

C’est ce sourire que j’imagine derrière toute la chanson.

7. Construction musicale potentielle

Le texte appelle presque naturellement une interprétation féminine très parlée, très incarnée, davantage proche du théâtre chanté que de la chanson érotique.

Je verrais bien une progression :

  • début presque monocorde, faussement interrogatif ;
  • instrumentation minimale ;
  • accélération légère pendant l’énumération ;
  • accumulation de petits accents musicaux sur les noms ;
  • rupture presque comique sur « l’équipe de handball » ;
  • montée vers une sorte de chaos jubilatoire ;
  • silence avant « Mais attends, j’oubliais ! » ;
  • puis retour au calme ;
  • dernière phrase dite presque doucement.

La musique devrait surtout laisser respirer les mots. Le personnage est suffisamment fort pour ne pas avoir besoin d’un accompagnement démonstratif.

8. Le vrai sujet

Sous son apparence franchement potache, Bodycount parle finalement d’une chose assez sérieuse :

le droit de ne pas être réduit à son passé sexuel.

Mais la chanson ne le proclame jamais.

Elle préfère dire :

Tu voulais un chiffre ?
Très bien.
Je vais te donner tellement de chiffres, de noms et d’histoires que tu vas regretter d’avoir posé la question.

C’est cette absence de sermon qui me paraît faire la force du texte.

9. Verdict

Très bon personnage, très bonne mécanique comique, et une fin excellente.

Ce que j’aime particulièrement, c’est que la provocation n’est pas gratuite. Elle est dramaturgique : chaque nouvelle information sert à désarmer davantage l’interlocuteur.

Et contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre, la chanson n’est finalement pas vraiment une chanson sur le sexe.

C’est une chanson sur l’indiscrétion, la possession, la jalousie et le ridicule du comptage — racontée par une femme qui a compris depuis longtemps qu’il est beaucoup plus amusant de retourner la question contre celui qui la pose.

Et oui : elle fait nettement pire que dans « Le beau gosse et l’auto ».
Mais elle le fait avec une telle désinvolture qu’elle reste, à mes yeux, davantage cocasse que vulgaire.


Mots-clés

Bodycount, sexualité, provocation, insolence, humour noir, autodérision, féminité, liberté sexuelle, jalousie, indiscrétion, satire sociale, humour potache, désir, mémoire, revanche, personnage féminin, chanson satirique, transgression, second degré, ironie.

Vicky Morane